La construction du barrage Belo Monte au Sud de l’état du Para, sur le rio Xingu, est étudiée depuis longtemps par les autorités brésiliennes, afin de répondre à la demande énergique de ce pays émergent en forte croissance.
Il n’est pas étonnant que l’approbation de ce projet ait lieu au début de la présidence de Dilma Rousseff, dauphine de l’ex-président Lula. Celle-ci a pour projet d’approfondir la politique “développementaliste” : infrastructures de transport, d’énergie et industrielles (rappelons que la nouvelle présidente était ministre des infrastructures sous Lula).

Quel est le bilan coûts – bénéfices prévu par cet ouvrage ?
Cette vidéo de la chaîne Globo en donne quelques éléments. Mais il est nécessaire, non seulement de transcrire et traduire les informations qu’elle donne, mais aussi de décripter ces informations. Nous proposons de le faire sous l’angle de l’économie écologique.
Le barrage de Belo Monte est conçu comme une réponse aux besoins énergétiques du pays, mais aussi comme opportunité pour les grandes entreprises.
Ce barrage est censé générer jusqu’à 11 233 mégawatts, soit 10% de l’énergie consommée au Brésil.
Des garanties ont été apportées quant aux conditions de travail et aux salaires pour les 20 000 ouvriers qui travailleront à sa construction. Les autorités veulent éviter les conflits du travail, présents à d’autres occasions.
Seul problème : ce barrage inondera 516 km2 occupés principalement par des écosystèmes naturels et 11 communes.
Selon le Conseil Indigène Missionnaire, 12 communautés indigènes seront affectées.
Certes, des compensations ont été demandées aux entreprises répondant aux appels d’offre qui marquent le premier pas de la mise en oeuvre de ce projet pharaonique, et les entreprises qui ont gagné les appels d’offre remplissent ou acceptent toutes les exigences demandées, et 23 exigences supplémentaires. Celles-ci prévoient, notamment, la construction de réseaux d’eau et d’asainissement pour les villages ou les populations affectées, pour un investissement total de 3,2 milliards de reais (1,39 milliards d’euros). Le coût total prévu pour la construction du barrage est de 19 milliards de reais (8,266 milliards d’euros). Mais on sait que les coûts de ce type de construction peuvent enfler fortement en cours de réalisation.
Curt Trennepohl, président d’Ibama, explique ainsi dans la vidéo ci-dessous qu’il y a des pertes sociales et environnementales d’un côté, et des gains de l’autre. C’est un argument assez étonnant pour quelqu’un dans sa position. Cet argumentaire, largement utilisé par les promoteurs du projet, a deux aspects : économique et juridique.
Sur le plan économique, il part de l’hypothèse dite de “soutenabilité faible” selon laquelle le “capital naturel” peut être remplacé par un autre type de capital, par exempel ici du “capital social”. Outre le fait que cette hypothèse part d’un raisonnement économique néo-classique qui a montré ses limites, le postualt de substituabilité du capital naturel par une des trois autres formes de capital (économique, social, financier) est largement battue en brêche par toutes les autres disciplines scientifiques et par l’évolution de la prise de conscience dans nos sociétés.
Tout le monde s’accorde par exemple sur le fait que la catastrophe de Fukushima a causé des dommages qui ne sont pas mesurables économiquement, et qui s’ils l’étaient seraient incommensurables avec les avantages produits dans le passé par cette centrale. La non-substituabilité du capital naturel par le capital économique, social ou financier est l’hypthèse la plus raisonnable pour nos sociétés. L’hypothèse inverse revient à continuer à faire une confiance aveugle à la sphère technocratique et politique qui gouverne de nombreuses sociétés.
Or on sait bien que toute perte d’écosystème à l’échelle prévu par ce projet de barrage est irreversible, et représente une perte nette pour l’environnement et pour les pleuples qui y vivent. Cette relation entre les communautés locales et leur environnement est particulièrement étroite pour les peuples indigènes qui y vivent, et c’est une des raison pour laquelle il est important de souligner cet aspect.
Sur le plan juridique, les enjeux méritent d’être éclaircies.
Des représentants des autorités locales de l’état et des municipalités affectées, et des mouvements de la société civile opposés à la construction du barrage, comme “Xingu pour toujours”, pointent un autre aspect, lié cette fait à une question de droit. Ils exigent en effet que les projets sociaux soient faits avant la construction du barrage. Cet aspect n’est pas relevé par les journalistes brésiliens. En effet, les projets sociaux prévus en “compensation” du projet Belo Monte sont des obligations de l’état fédéral ou local, qui devraient être accomplies de toute façon. Elles ne peuvent donc pas être comptées comme gains fussent-ils sociaux du projet.
En conclusion, la réalisation du barrage de Belo Monte est un projet dont les coûts sociaux et environnementaux, probablement immenses, n’ont pas été discutés avec la population locale. Les bénéfices qu’il est supposé apporté représentent en réalité une dette sociale de l’Etat brésilien antérieure à la réalisation de ce barrage. On comprend donc la position des mouvements sociaux et indigènes qui s’opposent à sa construction.
Sur le plan national, le bénéfice représenté par la production d’énergie serait incontestable, du moins dans le temps du rendement maximal de la construction. Par la suite il peut y avoir des problèmes d’ensablement, probablement des effets micro-climatiques non prévus pouvant provoquer de la sécheresse, etc. Comme en France, le Brésil est confronté à la hausse de la demande en énergie électrique, et à l’enjeu de financer les énergies pleinement renouvelables, sur des échelles petites et moyennes, plutôt que des formes d’énergie dommageables pour l’environnement.
J’aimerais savoir comment ce projet sera financé. Ibama a certainement des moyens pour financer une grande partie des coûts, mais je soupçonne que les banques ont leur rôles dans l’affaire.
Quand et comment allons-nous exiger que nos institutions financières analysent les risques sociaux et environnementaux, ainsi que les risques économiques, avant de soutenir ces projets? UNEP-FI offre des cours pour introduire les notions de ces évaluations, mais le chemin est long.
Les banques, vont-ils attendre à ce qu’une entreprise comme Ibama ait de gros problèmes avec des futures directives ou avec des ONGs? Ces contraints et des critiques négatives peuvent nuire à leur réputation. Ces réactions peuvent donner des résultats négatives, e.g. une descente rapide de CA ou l’augmentation énorme des coûts.
J’aimerais voir que ces risques sociaux et environnementaux sont prises en considération dans des projets et sur le long-terme.
Vous posez deux questions : 1/ le financement de ce projet 2/ l’évaluation de son impact environnemental et social.
1/ IBAMA n’est pas une agence de financement. mais un organe de l’Etat brésilien, qui met en oeuvre les politiques en matière d’environnement, et gère la “police environnementale”. Typiquement, le financement d’un tel méga-projet fait entrer des banques publiques ou privées, des institutions financières internationales (Banque Mondiale, SFI…), finançant les investissements privés de grandes entreprises.
2/ Un tel projet ne va pas sans exigence environnementales et sociales. Il suppose nécessairement a minima une Etude d’Impact Environnemental. Cependant, ces études sont parfois une formalité, dont le résultat est attendu d’avance. Ici, plusieurs dizaines d’exigences ont été formulées (sans doute par le gouvernement) de telle sorte qu’elles puissent être acceptées.
Ce qui est plus génant, c’est de constater que la Commission interaméricaine des droits de l’homme a demandé la suspension de l’ouvrage, mais que celui-ci est néanmoins toujours à l’ordre du jour pour le gouvernement brésilien.
Merci pour votre réponse, et désolée pour le retard de ma part.
Je comprends qu’IBAMA n’est pas une agence de financement et que les études sociales et environnementales n’ont pas été faites, au moins comme il faut. Les gouvernements ne sont pas les meilleurs à planifier à long-terme! Mais il faut qu’ils réalisent que le risque financier dépend des deux autre risques présents dans le pays.
Les réactions aux risques sociaux et environnementaux sont fort possibles et possiblement mauvaises pour la réputation de la société. Si nous mettons la pression pour que ces organisations comprennent que l’opinion publique est un poids avec lequel il faut compter, peut-être vont-elles commencer à réagir dans le bon sens.